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Mokrane a été un harki , fils d’un cultivateur de Kabylie (une famille lorraine par Laurence Cossé)

La semaine dernière, dans une des belles villes du Midi, ont eu lieu, sobres et discrètes, les funérailles d’un officier. Cet homme avait passé les 90 ans, beaucoup de ses amis ne sont plus et sa famille, dispersée dans toute la France, n’était pas venue au complet.

Dans la cathédrale très claire où était célébrée la messe, on repérait trois personnes – comment dit-on dans le sabir politiquement correct ? « issues de la diversité » ? –, un couple âgé et un jeune homme.

Ces trois-là venaient de Lorraine et comme les proches du défunt les remerciaient d’avoir fait ce long voyage, Mokrane, le chef de famille, a dit qu’il n’aurait manqué la cérémonie pour rien au monde. « C’était mon père », a-t-il ajouté.

Mokrane a été un harki. Fils d’un cultivateur de Kabylie, jeune marié et jeune père, il s’est engagé avec des dizaines d’autres dans la compagnie que commandait l’officier, alors capitaine, au sud de Bougie.

Le drapeau berbère

Peu après les accords d’Évian de mars 1962, son père et son frère ont été égorgés. Il savait qu’il serait tué s’il restait en Algérie et il a demandé à partir, avec les siens, en même temps que les militaires rapatriés en métropole.

Il n’était pas le seul. Selon les historiens, il y a eu pendant la guerre entre 200 000 et 400 000 Algériens enrôlés ou engagés comme supplétifs. Mais les accords d’Évian ne prévoyaient pas de les faire venir en France.

Un article des accords posait juste qu’il n’y aurait pas de représailles contre ceux qui n’avaient pas pris le parti des vainqueurs. On sait ce qu’il en fut, comment cet engagement fut bafoué et ce qu’il en coûta aux Algériens qui s’étaient opposés au FLN.

Les officiers français ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui allait être celui des harkis – les exécutions avaient commencé dès avril. Mais ils avaient interdiction d’embarquer les supplétifs sur les bateaux partant pour la France.

Certains enfreignirent les ordres. L’officier dont on célébrait l’enterrement la semaine dernière fut de ceux-là. Il fit monter d’autorité une soixantaine de harkis dont plusieurs avec leur famille à bord du bateau sur lequel lui-même embarqua. Mokrane, sa femme et leurs deux petits enfants étaient du nombre.

De tous ceux-ci, aucun ne passa ensuite par un des camps en France où de nombreux harkis survécurent et furent oubliés dans des conditions indignes.

Je ne connais pas les soixante périples de ces soixante Algériens mais je sais que l’officier mobilisa ses amis, sa famille, toutes ses relations pour leur trouver du travail.

Pour ce qui concerne Mokrane, il avait 26 ans quand il arriva à Marseille. Il commença par travailler dans une exploitation agricole à côté d’Aix. Mais on gagnait mieux sa vie dans les mines du Nord : il traversa la France et s’y fit embaucher. Il n’y resta que quelques mois. Il y avait dans la même entreprise des Algériens pro-FLN. Tous les jours, Mokrane était menacé de mort.

Un soir, quatre de ceux qui lui faisaient la vie dure le suivirent jusque chez lui. Sur son seuil, ils l’attaquèrent, le blessèrent.

Mokrane leur échappa, rentra chez lui, en ressortit avec son fusil, tua l’un des agresseurs et en blessa un autre. Puis il alla à la gendarmerie avouer les faits.

Il fut incarcéré, traduit en cours d’assises. Au procès, l’officier qu’il appelle « son père » vint témoigner en sa faveur, en grand uniforme. Mokrane fut acquitté : on lui reconnut la légitime défense. Il quitta le Nord et partit s’installer avec sa famille dans un village lorrain où il travailla comme manœuvre dans l’industrie – il y vit encore.

Il avait alors trois enfants. Sa femme et lui en eurent dix autres. À ces dix-là, Mokrane et Lilla donnèrent des prénoms français : Louis, le prénom de l’officier, puis Alix, le prénom de sa femme ; puis Robert, Jean, Christine, Claude

Aujourd’hui, les treize enfants sont adultes. Ils ont tous un emploi. L’un d’eux est professeur de français – il a écrit un livre sur ses parents –, un autre moniteur d’équitation, une des filles est hôtesse de l’air.

Dans le village où ils ont grandi, une dame, veuve, une voisine leur a apporté un soutien scolaire, comme on ne disait pas à l’époque. Leur mère ne lit ni n’écrit le français.

Après plusieurs tentatives vaines, Mokrane est retourné en Kabylie. Les champs de son père n’ont pas été attribués à des tiers. Ils sont en friche, avec encore des orangers et tous les vieux oliviers.

Les cousins de Mokrane n’ont pas été longs à lui dire – un peu à la légère – qu’il avait fait le bon choix et qu’ils aimeraient être à sa place.

Les Français n’ont pas tous abandonné les harkis. Les harkis et leurs enfants ne se posent pas tous en victimes. Les témoignages de première main ont souvent l’intérêt de contredire les simplifications de l’histoire.

La chronique de Laurence Cossé, le 06/04/2016

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harkis les premiers mots du souvenir, la communauté en attend plus

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