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Harkis, génération 2018

4 sept. 2018 - par Texte : Nassrine Radouaia - Photos : Thibault Biju-Duval

- Leurs grands-parents sont algériens et ont pris les armes pour la France ou travaillé dans ses administrations, avant de fuir leur pays à la fin de la guerre. Elles vivent avec une identité pas toujours facile à assumer. Paroles de petites-filles de harkis.

Sur la table à manger du salon, Sabrina Khemache a soigneusement déposé les cartes de pupilles de la nation de son père, Hamid et sa mère, Dahbia. "Mon grand-père paternel est mort dans un bus en Algérie en juillet 1955, tué par une balle du FLN." Son grand-père maternel a été emprisonné et torturé à la fin de la guerre de 1962 à 1967 par les Algériens à Tighilt-Bougheni.

Les dates sont précises, les lieux aussi. En fait, Sabrina tient dans sa main une feuille sur laquelle son père a noté les évènements marquants du parcours de sa famille. Un pense-bête qui n'enlève rien à l'intérêt que porte Sabrina pour son histoire.

Seulement, "ma maman n'aime pas trop parler de la guerre, elle ne rentre pas dans les détails donc je ne sais pas tout".

À la minute où nous l'avons contactée, la jeune femme de 22 ans a accepté de témoigner. "Pour la mémoire de mes grands-parents, et pour ce qu'ont vécu mes parents."  Sabrina le sait, comme tous les autres enfants de harkis, l'histoire de sa famille est sensible. "C'était la guerre. Moi je n'y étais pas, je ne peux pas juger ce qu'ont fait mes grand-parents. Ils essayaient comme tout le monde de s'en sortir. Ils n'ont rien fait de mal. Ma famille n'était simplement pas au bon endroit, au bon moment." Ses grand-pères étaient garde-champêtres, sortes de policiers municipaux en zone rurale, en Kabylie. Des employés de l'administration française "comme plein d'autres à l'époque. L'Algérie était française, c'était normal de travailler pour la France. Et eux, ils n'étaient même pas au combat".

" Je n'ai pas honte de mon identité, même si je sais qu'elle est compliquée. J'en suis même fière,  je suis fière de mes parents. Après tout ce qu'ils ont vécu, ils s'en sont sortis." – Sabrina

Sabrina, aujourd'hui étudiante en droit pénal, tient à défendre sa famille contre les attaques. "Harki" en arabe désigne les soldats ayant servi dans les "harkas", les milices armées pour la France. En Algérie, "harki" a désormais une autre résonance :  "traître". "Un jour, une amie me l'a balancé. Ça m'a fait mal. C'est sûrement ce qu'on lui a appris à la maison."

Un souvenir qui fait trembler la voix de Sabrina . "Seuls mes amis très proches savent que je suis harki. Je ne le dis pas si on ne me demande pas. Certains nous jugent sans savoir ce qu'il s'est passé, d'autres ne savent même pas ce que sont les harkis. Je n'ai pas honte de mon identité, même si je sais qu'elle est compliquée. J'en suis même fière,  je suis fière de mes parents. Après tout ce qu'ils ont vécu, ils s'en sont sortis. Ils m'ont offert des études, une belle maison", dit-elle en tournant son regard vers le jardin et sa piscine.

Sabrina  et son père Hamid

Depuis les camps de rétention de Saint-Maurice-l'Ardoise, Bias et Rivesaltes où ses parents ont été enfermés à 3 et 11 ans à leur arrivée en France - on dénombre à l'époque jusqu'à 90 000 harkis en métropole -, l'ascenseur social a bien fonctionné pour la famille Khemache. Son père, parachutiste dans l'armée française puis surveillant pénitentiaire, et sa mère, employée de la police municipale, ont fait construire la maison familiale à Creysse, paisible village près de Bergerac. Ils y ont élevées Sabrina et sa grande sœur.

Des familles algériennes harkis, arrivant au camp de Rivesaltes en septembre 1962 © AFP

À une centaine de kilomètres de Creysse, nous partons à la rencontre de la famille Abdi. Le grand-père Djilali, aujourd'hui décédé, a pris les armes pour la France.

Un passé de supplétif de l'armée qui pèse encore parfois sur les épaules de ses enfants. Sophia, sa petite-fille, a elle aussi essuyé les remarques blessantes au cours de sa vie. Dans la maison de sa grand-mère Fatima, où elle nous a donné rendez-vous à Lormont, "parce qu'ici c'est toute mon enfance, les réunions familiales, les fêtes d'anniversaire", la jeune femme de 21 ans, petite-fille de harkis des deux côtés de sa famille se souvient : "Je devais être en 6ème ou 5ème, on parlait de la guerre d'Algérie et quelqu'un a crié dans la classe 'les harkis, c'est des traîtres'. Ça m'avait choquée. J'avais trouvé ça tellement violent. Harki aujourd'hui, c'est 'collabo' pour les gens. Mais moi, je ne réponds pas à ces insultes. À quoi bon ? C'est un débat sans fin".

 

Sophia et sa grand-mère Fatima

Quand on lui demande ses origines, Sophia dit qu'elle est algérienne de Kabylie. Pas plus. "Pas par peur mais parce que je sais qu'on va me juger. Les gens se font leurs propres idées, et comme on ne parle pas assez de la guerre d'Algérie et des harkis, c'est dur de faire changer le regard des gens." Sa tante Ourida s'invite dans la discussion. "C'est un problème ça. La guerre d'Algérie est optionnelle au programme scolaire. On devrait l'enseigner à tous !"

"Harki aujourd'hui, c'est 'collabo' pour les gens. Mais moi, je ne réponds pas à ces insultes. À quoi bon ? C'est un débat sans fin." - Sophia

La guerre d'Algérie est bien enseignée dès le collège, en 3 ème. Elle figure aussi dans le programme de 1 ère, sous le thème de la Décolonisation. C’est en terminale qu’elle devient optionnelle, lorsque les professeurs choisissent entre son enseignement ou celui de la Seconde guerre mondiale. Dans les manuels scolaires, les harkis sont évoqués parmi les principaux acteurs de la guerre, aux côtés des pieds-noirs et anciens combattants de la métropole.

Des associations de défense des harkis de France demandent à ce que l'enseignement de leur histoire soit obligatoire jusqu'au baccalauréat. Elles espèrent également que la reconnaissance de l'abandon des harkis - selon les historiens, entre 55 000 et 75 000 d'entre eux seraient restés bloqués en Algérie, désarmés par la France, en proie aux massacres - et des conditions de vie dans les camps soit officiellement inscrite dans les programmes scolaires.

Sophia, elle, a surtout appris l'Algérie en famille. "Ma mère m'a toujours parlé librement du passé de mes grands-parents." Fatima, sa grand-mère aujourd'hui veuve, est la gardienne des souvenirs. Pupille de la nation après que son père, un supplétif musulman, a été tué en Tunisie par les Allemands en 1942, elle nous raconte dans un français parfaitement maîtrisé : "À l'école, en classe j'étais qu'avec des petites Françaises, on parlait tous français, on étudiait Louis XIV !".

Elle évoque son enfance à Orléansville, au nord du pays, aujourd'hui rebaptisée El-Asnam, "les militaires partout dans le village", la guerre et les violences qui ont éclaté. "On n'avait pas la télé ni la radio alors je ne savais pas ce qu'il se passait. J'y comprenais rien à la politique. Moi, j'étais pour qu'on reste français. Et puis ils ont donné l'indépendance à l'Algérie. Mon mari et tous les autres, ils se sont battus pour rien."

À l'école, en classe j'étais qu'avec des petites Françaises, on parlait tous français, on étudiait Louis XIV !" explique Fatima

S'en suit le rapatriement en France à 20 ans avec son époux et le premier de ses enfants dans le ventre. La famille est parquée dans le camps de rétention de Bourg-Lastic, dans le Puy-de-Dôme, avant de rejoindre celui de Rivesaltes.

"J'ai de la chance, mon fils est né en bonne santé. Il y avait plein de bébés qui mouraient dans les camps. On vivait sous des tentes ou dans des préfabriqués sous la neige. Il faisait tellement froid, nous on n'avait pas l'habitude. C'était dur."

La précarité matérielle, les couvre-feux, le manque de soins. Sophia écoute religieusement le récit de son aînée. "Ça me fait mal de savoir ce qu'ils ont subi. On ne peut pas accueillir les gens comme ça. Eux, ils ont quitté leur pays parce qu'ils voulaient un avenir meilleur pour leur famille. Je trouve ça triste et injuste."

 "Je devais être en 6 ème ou 5 ème, on parlait de la guerre d'Algérie et quelqu'un a crié dans la classe 'les harkis, c'est des traîtres'. Ça m'avait choquée. J'avais trouvé ça tellement violent. " - Sophia, petit-fille de harkis

Dans les maisons de chacune des petites-filles, les traditions algériennes perdurent. Les "sadari" - canapés traditionnels au Maghreb -, les bijoux de famille et tapis berbères, les "darboukas" - instruments de percussion - rappellent leurs racines, en attendant d'aller visiter l'Algérie un jour. Une démarche que rarement, si ce n'est jamais, les parents et grand-parents ont entreprise jusqu'ici. "À quoi ça sert ? interroge Fatima. J'ai plus de famille là-bas". Sophia compte bien y voyager "très prochainement". "Je n'ai aucune appréhension. Je veux comprendre mon histoire, ce qu'il s'est passé. J'aimerais pouvoir en discuter avec les gens là-bas. Savoir pourquoi certains sont restés, d'autre partis en France. C'est important pour moi".

Des Algériens Harkis et leur famille, rapatriés d'Algérie, attendent sur un quai du port de Marseille le 23 juin 1962, d'être dirigés sur le camp de Bourg-Lastic dans le Puy-de-Dôme. Les Harkis ont débarqué le matin même du porte-avion La Fayette 259 à Marseille. © AFP

Le camp de Bias en 1975 © Getty / J-P Tartrat

"Après la guerre, on n'avait pas le droit de rentrer. Il y avait une liste rouge pour les harkis. témoigne Dahbia, la mère de Sabrina. Même si on avait voulu y retourner, on nous aurait refusés." Aujourd'hui encore, les harkis ne sont pas les bienvenus.

Dans la presse algérienne, Tayeb Zitouni , ministre des Moudjahidines - ceux qui ont combattu le colonialisme français - est intraitable sur la question : "Le sort des harkis a été déjà tranché par l’Histoire. Ces derniers ont choisi leur camp (...). Les personnes ayant trahi leur pays et leurs frères n’ont aucune place sur notre sol".

 

Une position à l'égard des harkis qui ne décourage pas Sabrina. "J'ai prévu d'y aller avec mon père l'année prochaine. Je pense que ça s'est calmé maintenant et que ça peut bien se passer." "Je l'emmènerai là où je suis né, nous confie Hamid dans un sourire. Mes filles sont françaises mais je ne veux pas qu'elles oublient d'où on vient".

Pour la maman, ce retour au pays serait une déchirure. "Ça m'énerve qu'elle veuille y aller, je ne comprends pas ce qu'elle veut y faire, elle n'y a jamais vécu, quel intérêt ? Pour moi, le plus important, c'est ma famille, mes filles. L'Algérie, c'est fini. Je n'y retournerai jamais".

Dahbia, la mère de Sabrina qui ne veut plus retourner en Algérie, contrairement à son mari et sa fille

Le décès de son grand-père pendant la guerre, le traumatisme de sa maman depuis l'enfance dans les camps, "la tristesse" ressentie chez son père "quand on parle de l'Algérie" ont fini de convaincre Sabrina de s'engager.  Hamid est président de l'Association Harkis Dordogne. Elle l'épaule au quotidien, "pour le courrier, les discours". Elle est aussi conseillère municipale des Jeunes et s'exprime aux commémorations en hommage aux harkis de France. "Pour ma génération, c'est beaucoup plus facile de parler de la guerre. On ne l'a pas vécue directement, on a plus de recul. On se doit de parler pour nos grands-parents, surtout qu'il n'en reste plus beaucoup aujourd'hui. C'est important que les gens sachent notre histoire. Je ne suis pas engagée par esprit de revanche mais pour sensibiliser. Il faut que la France reconnaisse ses erreurs."

"Je l'emmènerai là où je suis né. Mes filles sont françaises mais je ne veux pas qu'elles oublient d'où on vient." - Hamid, le père de Sabrina

Le 25 septembre 2016, lors de la journée nationale d'hommage aux harkis, François Hollande a reconnu "les responsabilités des gouvernements français dans leur abandon". Une avancée pour Sabrina, qui attend plus encore d'Emmanuel Macron.

Après que le président a dénoncé en visite en Algérie en février 2017 "les crimes de la colonisation", il y a bien un "plan harki" - "Aux harkis, la patrie reconnaissante" - en discussion à l'Élysée au nom de la "réparation des préjudices" et de la "préservation de la mémoire".

Sabrina aide son père dans l'association Harkis Dordogne dont il est le président.

Une partie de l'équipe 

Pour le moment il n'est pas question d'une loi de reconnaissance de l'État mais plutôt d'un fonds de solidarité de 40 millions d'euros qui serait versé aux enfants de harkis en "grande détresse sociale", dit le rapport commandé par l'exécutif.

"L'argent, on n'en veut pas. C'est nos grands-parents qu'il aurait fallu dédommager, commente Sabrina. Ma génération n'a pas besoin d'aide. Ce qu'on veut, c'est un texte officiel, un statut, une trace écrite."

Sophia elle, serait satisfaite si sa grand-mère toujours présente pouvait profiter de ce fonds de solidarité. "Sa pension serait plus élevée, ce serait bien pour elle."

Mais surtout, elle espère aussi obtenir cette reconnaissance officielle. "La France était bien contente de compter sur les harkis pendant la guerre. Ils se sont servis d'eux, puis 'merci, au revoir'. Mes grand-pères se sont battus pour la France, à la France d'être reconnaissante. Si quelque chose d'officiel arrive enfin, je serai vraiment contente pour eux. Mieux vaut tard que jamais, même si mes grand-pères ne seront plus là pour le vivre."

Soldats Harkis en 1959, pendant la guerre d'Algérie © Getty / J-L Swiners

24/09/ 2018

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honore 08/10/2018 12:36

milices armees les mots ont un sens. ON SAIT QUOI RENVOIE LE TERME MILICE; où que l'on habite on envoie toujours une journaliste maghrébine . LE TEMPS DU HARKI SUR LA DEFENSIVE EST TERMINE PAS BESOIN DE SE JUSTIFIER MOI JE N'AI RIEN FAIT EN aLGERIE ETC PAS BESOIN DE SE JUSTIFIER PERSONNE N'EST JUGE DE L'HISTOIRE; S'il y a des procès à faire c'était il y soixante ans.