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Ni repentance ni déni : lettre ouverte de (Salah Guemriche) au président François Hollande

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Salah Guemriche

Journaliste indépendant et écrivain algérien, il vit en France depuis 1976. 

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Monsieur le Président,

Vous vous apprêtez, pour la première fois en tant que chef d’Etat, à fouler le sol d’Alger, de cette ville « blanche » dont Alphonse Daudet, avant les Goncourt, disait qu’elle finissait toujours « par faire de ses conquérants des conquis »…

Dans votre message au chef de l’Etat algérien, le 5 juillet, pour les 50 ans de l’indépendance, vous aviez, certes, déjà affirmé votre volonté d’apaisement : « J’ai bien entendu votre appel à une lecture objective de l’histoire, loin des guerres de mémoire et des enjeux conjoncturels… La France considère qu'il y a place désormais pour un regard lucide et responsable sur son passé colonial si douloureux et en même temps un élan confiant vers l'avenir. »

Au commencement, l’effraction coloniale

Officielle, votre visite comporte un avantage, celui de l’âge, et un écueil, celui de la fonction. L’avantage : vous n’avez vécu dans votre chair ni les « événements » ni l’« exode », ce qui vous épargne de ces états d’âme qui continuent de nuire à la sérénité et à la distanciation historique, chaque fois que l’on évoque le fameux (mais toujours virtuel, hélas) Traité d’amitié ; l’écueil : depuis sept mois et en plein Cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, vous voilà en charge de la mémoire collective des Français, de ces sept générations qui auront, de gré ou de force, servi le colonialisme. Nombreux, certes, furent les Français de France et même d'Algérie à s'engager, au prix de leur vie, aux côtés des indépendantistes. Cela dit, il ne vous aura pas échappé, monsieur le Président, que ce sacré Cinquantenaire aura été, partout en France, marqué par de déplorables manifestations de déni. Que des élus, de souche « Algérie française », nous resservent le refrain des « bienfaits de la colonisation », cela n’affectera pas d’un iota les tables de l’Histoire, habituée qu’elle est aux croisades négationnistes. Mais qu’un ancien ministre use d’un geste pitoyable, de vulgarité, pour dire son opposition à toute reconnaissance de la faute coloniale, voilà qui frappe d’indignité l’élite politique, dans sa composante « coloniste » [1]

Algérien de France, ayant vécu la guerre d’indépendance et subi les contrecoups du traumatisme séculaire de la colonisation (ce qui ne m’a jamais empêché de considérer mon camarade de classe, juif pied-noir, comme un compatriote, ni de lire Albert Camus comme tel), je ne crois pas pour autant être en droit de réclamer un quelconque geste de repentance aux descendants de ceux qui mirent à feu et à sang ma ville, Guelma, et son département, le « 9.3 » de l’époque, à savoir le Constantinois et les Aurès. Le sang, déjà tombé, n’a pas à retomber sur quiconque : il suffit que l’Etat français reconnaisse les forfaits dont il reste comptable, qu’il le veuille ou non, comme il s’est reconnu comptable des forfaits commis durant la Seconde guerre mondiale, et comme vous l’avez vous-même, récemment, reconnu du 17 octobre 1961… Que, de son côté, l’Etat algérien, dont vous rencontrerez les premiers responsables au sens fort du terme, ait le courage de se reconnaître comptable de l’entreprise de confiscation de l’indépendance au détriment de son propre peuple, ceci est une autre histoire, une affaire à régler, impérativement et tôt ou tard, par les Algériens et entre Algériens…

Il en va autrement de votre responsabilité, monsieur le Président. A mon sens, la reconnaissance de la faute coloniale ne saurait se réduire à un mea culpa de circonstance : « en politique, disait déjà Albert Camus, on n’expie rien. On répare et on fait justice. ». Cette justice relève avant tout d’un impératif historique – ce qui n’a rien à voir avec ce concept hautement religieux qu’est la repentance – comme elle relève d’un courage politique, de ce même courage qui, sous le premier septennat de François Mitterrand, présida à l’abolition de la peine de mort.

Certes, reconnaître les malheurs subis par le peuple algérien, le peuple de France, dans sa majorité, n’en a cure, et les sondages nous le disent clairement. Et s’il n’en a cure, c’est parce qu’il n’en a qu’une idée livresque, relativiste et abstraite. Mais il n’y a pas que les sondés du Figaro[2] à entretenir ce relativisme : nombre d’intellectuels, de droite comme de gauche, à l’instar de Michel Onfray (dans sa biographie, « sculpture de soi », d’Albert Camus), s’évertuent à mettre en équivalence les 132 ans d’exactions de l’armée coloniale et les 8 ans de violences attribuées aux indépendantistes, sans tenir compte ni du fait que le combat se déroulait à armes inégales ni de l’antériorité de l’effraction coloniale : « Je sais, disait pourtant Albert Camus, il y a une priorité de la violence. La longue violence colonialiste explique celle de la rébellion. »

C’est cette méconnaissance des faits bruts, de spoliation et de déshumanisation séculaires, qui explique en grande partie les résultats de certains sondages auprès d’un lectorat acquis d’avance aux idées d’un négationnisme de bon aloi.

L’argument de nos nostalgiques « colonistes » se fonde non pas sur la « plus-value » humaniste et culturelle que représente la francophonie (le français, après tout, disait Kateb Yacine à Pierre Dumayet, n’est qu’un « butin de guerre ») mais sur les seules réalisations infrastructurelles : « sans toutes les routes et toutes les voies ferrées et toutes les villes et toutes les écoles que nous avions construites, nous disent-ils, l’Algérie n’aurait pas accédé à la modernité, c’est clair !». Oui, on ne peut plus clair, en ce sens que, sans toutes ces réalisations, la colonie de peuplement et l’exploitation des richesses du pays, au bénéfice exclusif des colons et de leur Métropole, n’auraient pas été possibles : « Le niveau de vie des Français, écrivait Albert Camus, n’aurait-il pas été moindre sans la misère de millions d’Arabes ? La France entière s’est engraissée de cette faim, voilà la vérité ! »…

Quant aux villes, des témoins de renom, à commencer par Napoléon III en personne, dénoncèrent très tôt le délabrement organisé du tissu social et les destructions de cités entières aux seules fins de « copier-coller » de pâles façades haussmanniennes en lieu et place de cette architecture autochtone qui fit l’admiration d’un Le Corbusier et, surtout, d’un Niemeyer. Au-delà de ces considérations infrastructurelles, qu’en est-t-il objectivement, autrement dit historiquement, du « rôle » de la colonisation ? Permettez-moi, monsieur le Président, de prendre prétexte de cette lettre ouverte pour éclairer sur la question nombre de vos concitoyens et, particulièrement, le contingent des nostalgiques, pépinière de la si bien nommée « droite décomplexée »…

De « l’absolution pour les malfaiteurs utiles »

Un ouvrage vieux de plus d’un siècle nous apporte des éléments de réponse d’une actualité confondante. Edifiant et délesté de toute idéologie partisane, l’Essai de la doctrine pacifiste (éd. Giard et Brière, 1904) traite en deux parties de la mauvaise colonisation et de la bonne colonisation.

L’auteur, Jacques Dumas, procureur de la République à Rethel (Ardennes), commence par se poser trois questions. Y a-t-il eu : 1. Extermination ; 2. Spoliation ; 3. Démoralisation ? Aux trois questions, la réponse est « oui », et l’illustration, terrifiante. Qui bouleversera Georges Clemenceau, et l’amènera à témoigner dans la Mêlée sociale :

« J’ai sous les yeux cinq photographies accusatrices (…) Pourquoi ces cadavres mutilés, ces têtes coupées ? Pourquoi ces hommes tués avec les mains liées derrière le dos ? Qu’on ose dire l’histoire de ce massacre. On connaît ces photographies au ministère des Colonies. L’Illustration les a reproduites en 1891. Leur authenticité ne peut être l’objet d’un doute… »

Mais là où Jacques Dumas prend de court son lecteur d’aujourd’hui, c’est lorsqu’il conclut à un « rôle négatif » inattendu de la colonisation : celui de la « concurrence ruineuse » des colonies. Et ruineuse, pourquoi ? « Parce que le sol, dans les colonies n’avait rien coûté aux envahisseurs ». D’où sa conclusion : « Si les indigènes avaient été indemnisés des territoires qu’on leur a pris ; si, ensuite, leur propre travail comme esclaves avait été rétribué à sa valeur, les vieux pays n’auraient pas été envahis à leur tour par des produits dont ils ne pouvaient soutenir la concurrence ; la spoliation des colonies est donc la cause évidente de la crise agricole de l’Europe… »

Magnanime, et anticipant même sur la loi (avortée) du 23 février 2005, Jacques Dumas « comprend que ces envahisseurs successifs reçoivent de la postérité reconnaissante l’absolution que l’histoire ne refuse jamais aux malfaiteurs utiles » !

Il est injuste d’affirmer que « le sol n’avait rien coûté aux envahisseurs » : selon Charles Géniaux (Comment on devient colon, Charpentier-Fasquelle, 1908), les colons devaient payer leur voyage : 30 F, la traversée Marseille-Alger. Lorsque l’on sait, par un reporter du Petit Marseillais (10-12-1902), que 1112 ha, qui nourrissaient 366 indigènes, furent acquis en 1882 par un seul colon pour la somme de 875 F, les calculs sont vite faits : l’hectare revenait environ à 0,75 F. Ramené au prix d’une traversée Marseille-Alger, cela donne un rapport de 1 à 40. Si l’on se permet une entorse à la science économique, et que l’on applique le même rapport aux tarifs actuels, la traversée coûtant environ 180 €, le prix de l’hectare devrait théoriquement être de 180 / 40 = 4,5 €. Or, il vaut en moyenne 5 500 €, autrement dit 1 200 fois plus. Sans compter que les terres acquises par le colon étaient des terres confisquées, sans contrepartie, aux propriétaires légitimes, les indigènes ! On situe mieux le « sacrifice » consenti par le colon pour remplir sa « mission civilisatrice ».

Mise en valeur… ajoutée

Juste avant d’aborder à sa manière « le rôle positif de la présence française outre-mer », Jacques Dumas cède une dernière fois à ses scrupules pour déplorer « les carnages organisés et la lente agonie des camps de concentration » (l’ouvrage date de 1904 !). Quant à la bonne colonisation, l’auteur la résume en trois symboles, dont deux sont curieusement étrangers à l’Œuvre française : 1. William Penn ; 2. Savorgnan de Brazza ; 3. Les missions religieuses.

Le premier est encensé en tant qu’auteur de La paix de l’Europe, « plaidoyer en faveur de l’union politique des Etats-Unis d’Europe » (sic !) ; le second, « italien de naissance mais français de cœur, a procuré à sa patrie d’adoption un territoire de 670 000 kilomètres carrés, plus grand que la France elle-même, et produisant en abondance le cuivre, le plomb et tous les produits tropicaux. » ; enfin, les missions religieuses : nombreux furent « les cas où certains missionnaires se sont fait précéder ou accompagner d’une intervention militaire »…

Ainsi, l’idéologie coloniale a la vie dure dans les esprits, tout comme dans les dictionnaires. Jadis, évoquées furtivement, les victimes du colonialisme cessèrent très tôt d’exister, même dans les définitions, comme le notait, en 1979, Louis-Jean Calvet (Linguistique et colonialisme), à propos, justement, du mot colonisation, dont la définition était déjà déclinée ainsi, dans le Petit Robert : « 1. Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie ; 2. Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. ». Le linguiste y relevait « une absence remarquable » des colonisés : « Les colonies seraient donc des pays vides, dans lesquels les colons viendraient s’installer sans problème (…). Cet oubli n’est pas dû au hasard : pour justifier l’entreprise coloniale dans les termes de l’humanisme dont on nous a rebattu les oreilles, il fallait oublier l’existence des autres ! »

Lapsus calami chronique, que cette « mise en valeur », ou dérapage idéologique : le Robert aurait-il, malgré lui, préparé le lit étymologique à la loi sur les « bienfaits de la colonisation » ? Question malsonnante, certes, à l’égard d’Alain Rey dont on connaît l’indépendance d’esprit, mais le sens économique (mise en valeur) que le lexicographe invoqua naguère en réponse à la polémique suscitée par sa définition du mot « colonisation », n’échappe pas non plus à la suspicion...

Si les trois symboles de « la bonne colonisation », déclinés par l’historien Jacques Dumas, sont ceux-là mêmes qui continuent d’inspirer les réservistes des sondages, il y a de quoi faire l’économie de toute contradiction : le « rôle de la présence française outre-mer » fut globalement positif, oui. Mais positif, pour qui ? Et mise en valeur, au bénéfice de qui ? C’est, hélas, ce que ne nous ont jamais dit les dictionnaires. Et c’est ce que, désormais, nous savons tous, héritiers ou descendants des colonisateurs et déshérités ou descendants des indigènes.

D’où, enfin, ma conclusion à cette longue lettre, monsieur le Président, une conclusion qui, j’ose l’espérer, vous « accompagnera » au moment de fouler le sol algérien, en « conquis conquérant », cette fois, peut-être même en chasseur de contrats (ce qui, après tout, nous changera des chasseurs de lions) : sans cette autre mise en valeur qu’est la reconnaissance historique, le fameux Traité d’amitié entre la France et l’Algérie, différé d’année en année, le sera ad vitam aeternam, au détriment de l’avenir des peuples des deux rives, pourtant capables d’entrer en résonance dès lors que la mémoire collective cesse d’être un enjeu politique, pour les uns, une conception utilitaire de l’Histoire, pour les autres.

Sans cette reconnaissance, qui plus est, la République française se privera de l'occasion historique de faire siens ces mots de Clamence dans La chute d’Albert Camus : « Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger. Mieux, je vous provoque à vous juger vous-même, ce qui me soulage d’autant ». A Alger, il vous appartiendra, monsieur le Président, de soulager la France. Et avec elle, l’Algérie.

    Salah Guemriche *  


[1] Calqué sur l’anglais « colonist », le terme désignait, au XIXe siècle, le partisan d’un établissement colonial.

[2] « 88, 86 % des Français refuseraient de faire des excuses à l’Algérie pour la colonisation », le Figaro, 3-11-12.


* Ecrivain algérien. Auteur, notamment, de : Alger la Blanche, biographies d’une ville (Perrin, 2012) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007 ; Points 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin 2011) ; Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël 2010).

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l'Association Départementale Harkis Dordogne Veuves et Orphelins , et le site http://www.harkisdordogne.com/ Périgueux 

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