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"L'Algérie, un couteau planté dans la chair" de Inès 1 de 4

Périgueux (24) le 19 janvier 2020, l'Association Départementale Harkis Dordogne Veuves et Orphelins a été contactée pour des témoignages  en régions d'Occitanie, et de la Nouvelle Aquitaine du 27 au 31 janvier 2020.

- Avant les Témoignages -

Bonjour, Je m'appelle Inès et j'ai 22 ans. J'ai grandi dans une famille pied-noire, à entendre les grand-mères raconter leurs histoires d'Algérie tous les après-midis. Pour tous ces mots, et aussi les silences, je suis en train de faire une enquête sur les enfants du conflit : enfants de pieds-noirs, enfants de harkis, enfants d'appelés. C'est pourquoi je prends contact avec vous. Je suis sûre que vous pouvez m'aider. Vous pouvez aussi m'appeler pour que je vous en dise plus sur la démarche.
Je vous remercie par avance, 
Inès 

Après  les Témoignages -

Bonjour, Je vous envoie mon texte rédigé. Vous serez peut-être surpris du résultat, beaucoup de noms ont été changés, et il y a une immense part de subjectivité. C'est à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. En fait ce n'est ni l'un, ni l'autre. C'est mon ressenti, mon pur ressenti.

Comprenez qu'il n'y a aucun jugement de ma part. Je ne suis pas historienne, je ne suis pas anthropologue. Je n'analyse pas, mais j'écoute et je ressens seulement. Ce que je restitue ne ressemble à ce que j'ai perçu entre les lignes, et pas sur les lignes. Ce n'est peut-être pas ce à quoi vous vous attendiez, j'espère que ça vous plaira tout de même.  Inès 

UN DOCUMENTAIRE À LA PREMIÈRE PERSONNE

« Papa, je déballe des mots sans comprendre ni réfléchir, des mots comme des oiseaux qui rentrent et ne trouvent plus la sortie alors ils se cognent partout. Papa ? Qu’est-ce qui me met en pièces ? Me dépèce ? » Wajdi Mouawad, Forêts

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- "L'Algérie, un couteau planté dans la chair" de Inès 1 de 4 -

- Départ ivre vers la mer -

Je suis partie. Il fallait que j'entende raconter l'exil. Que je fasse sortir cette parole, l'exil planté dans la chair. J'en ai suivi le chemin. Départ ivre vers la mer ! Je suis descendue jusqu'à Montpellier. La Méditerranée, l'Algérie de l'autre côté de la ligne d'horizon. J'ai cheminé le long des veines des exilés, de plus en plus haut, de plus en plus loin de la mer.

Harkis, Pieds Noirs, m'hébergeaient, me racontaient.

J'ai été frappée par leurs visages, où à première vue, il ne se dit rien de la blessure qui les brûle dans leur chair. Chair intacte, sans cicatrice, sans peine, sans ombre à l'extérieur, contre chair broyée à l'intérieur.

Et parfois, il y avait cet éclat dans les yeux, cette posture de la main, cette cigarette qui se consumait un peu plus que nécessaire. C'était les fois où la blessure de la chair était la plus vive et semblait alors contaminer la peau.

Ce récit est celui d'une traversée. Il se racontera pas à pas.

Il part d'une rencontre, celle des mots d'un auteur, puis prend son sens, c'est-à-dire son chemin, par les rencontres, celles de personnes de chair. Encre puis chair. Il ne quittera pas l'humain, la chair et la terre, sauf en revenant parfois à l'écrit, aux livres de Wajdi Mouawad, son point de départ.

Dans sa préface à Novalis, Armel Gern dit que personne ne peut seul s'avancer jusqu'au bord de son gouffre. Il a besoin de cela, d'amis. Que croyez- vous que soient les livres ?

Dans les trains qui me mèneront d'une maison à l'autre, il y aura toujours les mots de l'auteur, encre comme une amie, encre pour mieux saisir la rencontre de chair.

- Rencontrer -

Cette enquête commence par une lettre. Après ma lecture fiévreuse, apparaît la nécessité de sortir du monde des mots pour passer dans celui de la chair. Une évidence : la rencontre. La rencontre n'est pas seulement une étape de cette enquête, c'est son cœur, cœur battant, cœur vivant, sans la rencontre, la chair n'a pas de sens. Il faut rencontrer pour sentir la douleur émaner de la chair, sous la peau de ceux qui accepteront de se livrer à moi.

Se livrer : se donner tout entier dans ses souvenirs, dans ses émotions. Sortir de sa chair, chair contre chair, souffle contre souffle.

Mais comment rencontrer? Comment faire se livrer des adultes endurcis, à une jeune fille inconnue? J'écris cette lettre. Simple, quelques mots qui évoquent la démarche, sans doute un peu obscure. Je l'envoie à des auteurs de livres sur l'Algérie, à des associations harkis et pieds noirs, des dessinateurs de bande-dessinée, des journalistes. Tous ceux qui peuvent me parler de l'exil après la guerre d'Algérie. Je sors de ma famille aussi. Je veux d'autres histoires que celles qui hantent ma propre chair.

Certains refusent. « Pas envie d'en parler », ou « pas le temps d'en parler ». Mais un matin, je reçois un coup de téléphone. C'est un homme, il a l'accent du sud-ouest. Il connaît tout et tout le monde, et moins de dix minutes plus tard, j'ai une dizaine de numéros à appeler. « Ils témoigneront pour toi, j'espère que tu es prête, toi qui voulais de la douleur, tu vas être servie ». Gérard, c'est son nom, m'adresse surtout à des Harkis, ces familles algériennes chassées de l'Algérie à l'indépendance, pour avoir combattu aux côtés des Français.

Je pars le lendemain. Sur la route qui me mène à Montpellier, je relis un passage de Wajdi Mouawad, dans Sœurs. « Il faudrait arriver à trouver un mot en chair, un mot viande avec de la saveur, un mot comme une tomate qui n'existe plus, une figue, une olive, une ortie même, n'importe quoi de sauvage, mais de vrai, vous voyez ce que je veux dire ? »

- Mots en chair -

Nous nous rencontrons dans un fast-food. Ma sœur habite à côté, me dit-elle. Elle ne m'invite pas à monter. On s'installe au fond. Sans rien consommer. Nous ne partagerons pas ce soir, pas même un café dans un gobelet.

C'est une enfant de Harki. Elle est passée par le camp de Rivesaltes, où des milliers de Harkis sont débarqués après leur fuite de l'Algérie, au moment de l'indépendance en 1962 et jusque dans les années 70. Maintenant, elle vit à Lodèves, travaille à Montpellier.

Quand elle parle, elle ne dit jamais « je ». Elle dit « ils » pour ses parents, « ils » pour les Harkis, « on » au mieux. J'insiste : « et vous, qu'avez-vous ressenti, vous, comment avez-vous vécu, vous, vous, vous ». Je me dis qu'elle comprend vous au pluriel. Le plus souvent, elle n'utilise même pas de sujet. Implication minimale, parfaite maîtrise de la forme passive « il faisait froid dans les camps », « c'était dur de partir ».

Les seules fois où elle me laisse entrevoir son intimité, c'est quand elle parle de sa mère. Elle dit « ma maman », et pas « ma mère », alors qu'elle dira « mon père ». Je m'engouffre dans la brèche.

« Votre maman a-t-elle beaucoup parlé ? Vous a-t-elle transmis quelque chose, sa peine, son exil, sa douleur... ?

-Non. Ils ne parlaient pas. On ne parlait pas. »

Retour à l'impersonnel, il sera désormais impossible d'en sortir, « on » a plaqué une main invisible sur sa bouche. Malika est là pour faire un « devoir de mémoire », comme elle le répète plusieurs fois. Sa parole, comme celle d'une étrangère à sa propre histoire. Il y a rencontre, mais pas de chair à vif. Elle ne me laisse pas pénétrer sa douleur et celle de sa famille.

Et puis de toute façon, elle doit partir, elle est déjà debout, je pense à mon appareil photo, je ne l'ai pas sorti, je ne le sors pas, après tout, pourquoi prendre des yeux qui ne me regardent pas vraiment, ce visage qui ne me dit rien des tourments qui blessent sa chair ? Elle me sert la main et sort, et dans le fast-food froid et blafard, vide comme un dimanche soir, il y a le silence de son histoire.

Elle n'avait pas enlevé son manteau.

Ce soir-là, je n'ai rien su de la douleur que Malika  ressent. Sa chair est restée muette. Elle a parlé, je l'ai écoutée, mais il n'y a pas eu de rencontre, chair contre chair. C'était un discours, détaché de son objet.

Par ce premier témoin, décevant, je prends conscience de la difficulté à échanger les « mots en chair » pour reprendre les mots de Mouawad. Par mots en chair, j'entends ceux qui n'ont pas été déjà répétés tant de fois qu'ils sont vides d'émotion. Ceux-là sont des mots mis en boîte dans la mémoire. Mots morts, squelettes de mots quand moi, je traque des mots vivants, des mots en chair. Parler avec des mots en conserve, ce n'est pas parler avec son cœur, c'est parler avec sa tête. Or pour nommer la douleur dans sa chair, je crois qu'il faut s'abandonner, s'autoriser à ne pas réciter, mais laisser les mots parler. Les laisser venir de sa chair, les mots en chair.

Quand je rentre dormir à Montpellier, j'ouvre Wajdi Mouawad. « Entre eux, rien n'est réconcilié. La parole a été donnée comme un fait.»

- Chair humiliée -

Fatima, Saliha et Jimmy, trois enfants de Harkis qui sont arrivés en France quand ils n'avaient pas cinq ans. Ils m'emmènent à l'ONAC, Office National des Anciens Combattants. Je me demande ce qu'on fait là, quand tout à coup, un qui-êtes-vous-que-voulez-vous-pour-qui-travaillez-vous me surprend. C'est le directeur de l'ONAC, ancien militaire, plus droit qu'un fusil, qui m'accueille chaleureusement.

Autour de la petite table où on s'installe, les archives s'élèvent jusqu'au plafond, et juste à côté, il y a le bureau du militaire. Ambiance de poussière et de mort. Je me demande comment je vais parler de la chair et de la douleur.

Au début, ils racontent comme des automates : le poêle à bois, la bassine d'eau pour la toilette, l'extinction des feux. Puis Fatima raconte le chef de camp. Monsieur Rivière, c'est son nom, tous les matins, il prend de ses gros doigts leurs petites mains pour inspecter leurs ongles, fourrage leurs cheveux pour les poux, enfonce son doigt pour vérifier leurs oreilles, leurs dents, il les inspecte « comme des animaux ». « Tous les matins, les gros doigts de Monsieur Rivière », elle dit. Quand elle le dit, je vois une grimace de dégoût.

Je sens qu'il faut insister sur Monsieur Rivière. « Il obligeait les femmes à faire ce qu'il voulait. Oh rien de sale, hein, enfin, je ne sais pas, mais en tous cas, il pouvait débarquer et dire « toi, tu me fais un couscous ce soir, et toi, des gâteaux pour ma famille ».

Et si les femmes refusaient...Quoi ?

-Les maris ! Et Rivière donnait du pastis aux hommes à la place de leur paye alors c'était pire. Et puis, il faut obéir aux ordres de la France, c'est comme ça. (silence) Le soir, on entendait des cris et des pleurs depuis chez nous.

-Et votre père... ?

-(silence) Ils étaient soûls, tu sais, moi, oui, moi, j'ai vu... (silence) je l'ai vu et nous à côté, les enfants, on pleurait, on pleurait, on était dans la même pièce, tu sais, il y avait nulle part où aller.»

Je demande si elle pense parfois à l'Algérie, si elle maintient ses traditions, sa langue. « Une fois j'y suis retournée, quand j'avais 18 ans, j'ai voulu voir ce que c'était. » (elle dit ça comme d'un musée, pas de sa ville natale) « Mais je suis rentrée plus tôt, je ne me sentais pas chez moi ». J'ose : « et ici, vous vous sentez chez vous ? » Elle s'indigne, bien sûr, puis c'est pour mes parents que je me bats, moi je suis française ! Son fils s'appelle Clément.

Elle, Fatima , ne se sent pas exilée, comme beaucoup de Harkis. Et c'est la différence avec les Pieds Noirs, avec ce que j'ai ressenti dans ma famille. La France est pour eux, comme un tatouage. Tatouée, par- dessus, un corps étranger, qu'ils ont été forcés d'intégrer. Les moments où la douleur est la plus vive, c'est quand on met en doute leur nationalité française. Peut-être est-ce pour cela l'ONAC ? Ça fait français...

Je comprends ce soir-là que pour les Harkis, la blessure dans leur chair, c'est moins l'exil, que l'humiliation. Si l'Algérie est un couteau planté dans leur chair, la France en est un autre. Il me semble tout à coup que la blessure de l'exil est en quelque sorte une blessure de privilégié. Ils sont privilégiés ceux qui peuvent regretter leur pays. C'est qu'ils n'ont pas besoin de toujours se justifier d'exister, d'être Français. C'est qu'on n'a pas fouillé leurs oreilles comme des bêtes, soûlé leurs pères et fait pleurer leurs mères.

Sur leurs visages, je cherche une ombre, un mouvement de paupières, qui m'indique que mon instinct est le bon. Mais quand ils posent devant l'appareil, ils ont la tête haute.

Dans le train qui traverse la nuit, Wajdi Mouawad m'éclaire de ses mots.

« Thank you my lord, pour avoir donné à ma mère une langue à se tatouer sur sa propre langue. Thank you de l'avoir égorgée du chant de ses ancêtres, Thank you pour la honte de nos pères, pour le bégaiement de nos mères. Thank you mille fois pour l'humiliation, Thank you pour le god save the queen entonné chaque matin à l'école ».

- Fin de la 1ème partie la suite dimanche 20 Septembre 2020 -

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