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"L'Algérie, un couteau planté dans la chair" de Inès 2 de 4

Témoignages en régions d'Occitanie, et de la Nouvelle Aquitaine du 27 au 31 janvier 2020.

Après  les Témoignages -

Bonjour, Je vous envoie mon texte rédigé. Vous serez peut-être surpris du résultat, beaucoup de noms ont été changés, et il y a une immense part de subjectivité. C'est à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. En fait ce n'est ni l'un, ni l'autre. C'est mon ressenti, mon pur ressenti.

Comprenez qu'il n'y a aucun jugement de ma part. Je ne suis pas historienne, je ne suis pas anthropologue. Je n'analyse pas, mais j'écoute et je ressens seulement. Ce que je restitue ne ressemble à ce que j'ai perçu entre les lignes, et pas sur les lignes. Ce n'est peut-être pas ce à quoi vous vous attendiez, j'espère que ça vous plaira tout de même.  Inès 

- L'Algérie, un couteau planté dans la chair de 4 de Inès  -

- Chair délivrée -

« Venez ici ! Vous saluez le drapeau !
-Français ?
-Qu'est-ce que tu crois ? »

Elles sont trois autour de moi. Aïcha, Tounès, et Mina . Mina nous a servi du café et des gâteaux, et dans son salon, le jour tombe à mesure que la parole se libère. Je ne sais pas si c'est parce que, pour la première fois, je suis dans l'intimité d'un foyer, mais jamais les mots n'ont été aussi vivants.

Aïcha parle la première. Elle le dit elle-même, elle a souvent parlé. Elle est « endurcie ». Elle sort une feuille double, grands carreaux comme à l'école. « De l'Algérie à la France » elle a écrit en titre. Pourtant entre les lignes de son parcours, daté avec le lieu, sa chair humiliée irradie. Humiliation, l'arrivée à Marseille, face à la foule hurlante « rentrez chez vous, Fellaghas, Arabes, Musulmans », les valises jetées à l'eau, et les militaires qui crient « par là, par là ! ». Humiliation le drapeau français à saluer avant d'aller à l'école. Humiliation les transferts d'un camp à l'autre toujours la nuit, « ils avaient honte de nous ». Humiliation, les « hameaux », rien que des Harkis, perdus dans la montagne, loin, loin des autres. Elle dit « j'ai mal. -Pourquoi ?
-Parce que tous les matins que dieu fait, je me lève pour me battre ! En Algérie on est des traîtres, en France, on est des bougnouls. J'ai mal parce que la France m'a volé mon identité » Est-ce qu'elle en parle à ses enfants ? « Non, ma fille quand j'essaye, elle dit « je sais Maman, je sais déjà ».
-Eux aussi, ils ont mal ?
-Ils en parlent pas. »
Nouvelle transmission dans la chair : la transmission des silences. « Silence enfants » sur mon petit cahier.

« C'est à moi ? », demande ensuite Tounès. Elle a un grand nez, et des beaux yeux marrons. « Je me souviens d'une maison blanche, avec des roses rouges et une odeur de sapin. » C'est une des premières fois qu'elle parle, elle ne s'est pas « endurcie » comme les autres. Sa voix est pleine de cendres de cigarettes. Ses souvenirs, elle ne les a jamais romancés, et à l'instant même où elle me les raconte, je les vois, je les sens, et elle, les revit. Les mots en chair que je cherchais, ils sont là ! Ils n'osent pas sortir de sa gorge. Elle hésite, bute, reprend.

« Dans le camion militaire qui nous emmenait au camp, on nous jetait des pierres.
-Qui ?
- Je ne sais pas, les villageois, je ne sais pas. (silence) Je ne savais même pas ce qu'on faisait là moi, qu'est-ce qu'il se passe... pourquoi on me jette des pierres... qu'est-ce qu'on a fait ? » (elle pleure)

Quand Tounès pleure, je me tais. J'écoute son silence. Il est plein de mots plein. C'est aussi dans le silence que la chair parle sa douleur. Je l'ai enregistré. Maintenant, pendant que j'écris, je l'écoute. Il est bref, Aïcha le coupe. C'est difficile de laisser parler le silence.

On sort quelques instants, seulement toutes les deux. Elle est belle, toute petite dans son manteau, debout sur le pas de la porte, sa cigarette à la main. Clic, je prends une photo. Je m'approche. « Vous savez, vous n'avez pas parlé comme les autres. Vous ne récitez pas vous, vous parlez avec votre cœur vous, vos mots ils sont vivants, ils sont en chair »

Et alors que je n'ai ni crayon, ni dictaphone, Tounès parle.

Elle n'hésite plus, les mots sortent, se précipitent dans sa gorge, en file indienne, se marchent dessus, trépignent, se piétinent. Elle parle de l'huile d'olive d'Algérie qu'on lui a ramenée et qu'elle n'a jamais ouverte, « j'attends l'occasion, mais quelle occasion ? », c'est une odeur qu'elle reconnaîtrait entre mille, mais tu sais souvent, il y a des odeurs que je reconnais sans savoir nommer ce qu'elles me rappellent, mais j'en suis sûre, je les connais, elles sont gravées là, (elle touche sa poitrine, elle touche sa chair, car c'est bien là qu'elles sont, dans sa chair), elle parle et sa cigarette se consume, elle ne fume plus, elle parle, elle parle, elle parle, c'est sa chair qui parle, c'est certain, quelque chose se libère, le couteau se retire.

J'ai envie de lui raconter cette histoire, celle de l'oiseau qui vient au monde, j'essaye de lui raconter, mais je ne m'en souviens plus bien, je rentre pour chercher le livre et lui lire, mais trop tard, elle me suit et quand nous rentrons, la parole est brisée, il faut reprendre le contrôle de soi, il y a les autres, on ne se livre plus, c'est fini, on ne se livrera plus. Je lui enverrai l'histoire, c'est promis.

- Chair contre chair -

Ce soir, je suis chez Florence.

« Florence, c'est votre nom depuis toujours ?
-Non, en Algérie, on m'appelait fleur en kabyle, mais je l'ai traduit en français, alors 
Florence.
-Comment on dit fleur en kabyle ?
-Djedjiya.
-C'est beau.

- Ouais. A Rome, on fait comme les Romains.

Elle m'emmène dans la maison de sa mère, décédée il y a presque dix ans. Florence fait des phrases courtes, puis elle dit « c'est comme ça » quand elle n'a plus rien à dire. Dans la maison, les pièces sont remplies de souvenirs d'Algérie. La chambre de sa mère ressemble à un petit musée. « Elle est intacte », elle dit en entrant dans la chambre. Intacte, comme on dit « le corps est intact ». Aux murs, il y a le drapeau de la Kabylie, la photo de Malika Domrane, jeune chanteuse kabyle toute en blondeur, la photo du père, les draps sur le lit, les vêtements dans l'armoire. Vie arrêtée, capturée dans ce sanctuaire pour sa mère, « je te montre parce que je sais que tu respectes », c'est ce qu'on dit dans un cimetière.

Dans le salon, des tasses kabyles dans une vitrine, un paysage avec olivier « printed in Algeria » mais Florence ne sait pas où c'est. Elle n'y est jamais allée elle, en Algérie. Des photos aussi, des oncles, des cousins, le frère. Un foulard qui fait glingling « on dansera la prochaine fois que tu viens ». Pour la première fois, je vois physiquement l'Algérie et sa nostalgie plantée dans la chair. A chaque pas, elle est rappelée au regard. C'est une Algérie figée, qui n'existe plus. Et la jeune chanteuse kabyle a 66 ans.

Le seul endroit où l'Algérie vit, c'est le jardin, comme un morceau de Kabylie en plein Carcassonne. Il y a « l'olivier à ma Maman ». Il y a aussi « son » figuier, « son » néflier, « ses » cyprès. « Mais les cyprès, on a du les couper, ils étaient trop hauts.
-Ca t'a rendue triste ?
-C'est comme ça. »

Elle est comme ça Florence. « Ca fait mal la souffrance de mes parents. Parfois ça me fait pleurer. Mais moi, je veux vivre ! Je veux pas que ça me détruise. ». Quand je lui demande de me parler de l'Algérie, elle dit il faut pas parler du pays. Il faut se protéger.

Avec elle, on ne parle pas beaucoup des camps, du départ d'Algérie. Elle me raconte plutôt sa jeunesse à l'usine, quand elle sortait en boîte et revenait prendre une chocolatine à 5h avant de commencer le boulot, ah, on avait 20 ans ! Maintenant, elle a son dos cassé, et il n'y a plus d'usine de textile à Carcassonne. Mais il faut bien continuer à travailler. « Puis, si tu as un ou deux numéros de l'euromillion, ça m'aiderait vachement ! », et elle rit.

Quand je lui ai demandé de ne pas sourire pour la photo, j'ai regretté. Elle sourit toujours. Florence, ce n'est pas une blessure symbolique qu'elle a dans sa chair. Elle est vraiment meurtrie. Je me rends compte qu'il y a des enfants de Harkis qui ont réussi, d'autres non.

Je repense à la belle Tounès , qui à 62 ans pleurait devant moi, parce qu'elle se demandait encore pourquoi elle s'était retrouvée dans une classe où il n'y avait que des enfants de cinq ans de moins qu'elle, qui pleurait à 62 ans parce qu'elle avait honte de balayer les marchés. Et il y a Florence, avec son dos cassé, qui me récite le poème qu'elle a appris pour son certificat d'études en 1972, il y a 48 ans, et qu'elle connaît par cœur. « Il est gravé en moi », elle dit. Et moi, je l'ai enregistré et maintenant que j'écris, je l'écoute me le réciter. Florence, ou Djedjiya , et ses 7 frères et sœurs, 7 pour quatre neveux, et je sais que je ne peux pas demander pourquoi elle n'a pas d'enfants ni presque tous ses frères et sœurs, et je la vois, dans la maison de sa mère pleine d'Algérie figée, à rire parce que « toi, tu veux que je te raconte que des trucs qui font pleurer ! »

La chair n'est plus ni intellectuelle, ni littéraire, ni rien du tout, au diable les livres, cette femme blessée par le temps se tient devant moi, et elle me parle avec tout son cœur, et c'est cela se livrer, se donner tout entier dans ses souvenirs, dans ses émotions, sortir de sa chair, chair contre chair, souffle contre souffle.

- Le train -

Je ne sais pas si ce sont les pages pleines de soleil et de gosses de Camus de mon livre, les souvenirs des pieds nus sur la plage de Aïcha , ou les arbres nus de l'hiver, mais alors que je m'éloigne de la mer et que je remonte les traces de l'exil, je trouve que les paysages du sud-ouest ont un visage triste. Même le soleil peine à les rendre moins gris. Je repense à une phrase de Tounès. « La tente, grise, les militaires, gris, le sol gris, les barbelés, gris, la France grise. Quand je suis petite, la pénombre, c'est tout, pas de joie, pas de joie ».

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"L'Algérie, un couteau planté dans la chair" de Inès 2 de 4

- Fin de la 2ème partie la suite dimanche 27 Septembre 2020 -

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Foudi 20/09/2020 15:14

Encore un témoignage poignant et qui nous montre a quel point la souffrance est encore dans notre chair, comme dit Ines. Merci a ces soeurs Harkies qui ont le courage de se livrer, se dévoiler et nous permettre de ne pas se sentir seuls. Bravo a Ines d avoir fais ce travail et aller loin chercher et peut être arracher ces douleurs.