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"Grand-père et le camp de Saint-Maurice-L'ardoise" par Sophia Petite-fille de harkis

Dès les premiers instants au camp de Saint-Maurice-L'ardoise, grand-père s’isola. Près des barbelés, les yeux rivés vers l’horizon. Il se rappelait l’enfer. La barbarie dont il avait été témoin. Il avait vu le pire grand-père. La mort qui l’avait frôlé de si peu. Ils avaient tous survécu. Ses enfants, son épouse et lui étaient vivants. Ils étaient ensemble, réunis. C’était déjà un miracle. Une nouvelle étape de son cheminement se dessinait devant lui. « C’est ici mon purgatoire », pressentait-il. De la même manière que la chenille s’enferme dans sa chrysalide avant de se métamorphoser en papillon, grand-père s’abandonnait au processus. Il avait tout perdu mais il lui restait l’essentiel. 

Grand-père connaissait les lois de la nature, ces cycles infinis et son rythme énigmatique. En apparence oui, il avait touché le fond mais au plus profond de lui-même, une certitude inébranlable prenait place. Celle que la douleur va de pair avec la croissance. Le développement de cette tragédie serait heureux. 

Sous ses pieds un lopin de terre dans lequel il planta une graine. C’était la nuit, une longue nuit d’hiver. Bien loin des regards indiscrets, face aux étoiles, grand-père s’autorisait la tristesse. Il pleurait ses frères d’armes qui n’avaient pas eu sa chance. Leurs sourires, leurs rêves et cette amitié qui les avait lié lui revenait en mémoire. Tous ses amis qu’il reverrait lorsqu’a son tour il rejoindrait l’autre monde. Il pleurait l’injustice et la trahison. Il pleurait l’abandon, les calculs politiques et les idéologies qui nous éloignent de notre humanité commune. Il pleurait aussi parce que pas grand nombre les pleuraient…

 Le destin lui offrait enfin un moment pour s’épancher et se laisser traverser par ses émotions en toute quiétude. Ses blessures ne guériraient jamais. Mais plus il plongeait dedans, plus il se sentait proche de tous les êtres qu’il croisait grand-père. Même du chef de camp, de ces politiques, de cette administration qui lui refusait, à lui et ses enfants, ses droits les plus élémentaires. Il était anéanti grand-père et à la fois apaisé de l’être. Se révélait à lui, dans le secret le plus absolu, un trésor.

 Une mer calme, une île qui recueille les naufragés de la bêtise collective. Cette paix qui préexiste au chaos et lui subsiste. Cette découverte qui fait la saveur de nos existences. Ces décisionnaires aveugles et sourds étaient à plaindre. Si eux, contrairement à grand-père, étaient libres. Lui et les siens avaient le cœur ouvert et un cœur ouvert dépasse toujours toutes les frontières.

 Ses larmes coulèrent le long de ses joues jusqu’au sol là où la graine avait été semé. À chaque fois que le besoin se faisait ressentir, grand-père s’y rendait. Ce lieu bien que modeste était à présent son temple, son église, sa synagogue, sa mosquée. Ses pleurs avaient, sans qu’il est cherché, arrosé la terre.

 Dix années s’écoulèrent, les enfants du camp avaient grandit. La graine était quant à elle devenue un arbre. Face à l’absurde, la révolte est de rigueur. La jeunesse exigeait le respect, la justice et une vie normale loin de ce ghetto. Par la force et la détermination, ils finirent par obtenir la fermeture définitive du camp.

Grand-père et sa famille furent logés dans la ville de leur choix en province. Ils avaient de la famille déjà installée à Saint-Éniette. C’était la délivrance, l’envol que grand-père espérait tant. La fin d’un monde mais aussi le début d’une nouvelle et belle aventure pour lui et sa famille. Cet homme nouveau laissait derrière lui cet arbre mais il savait qu’il continuerait, malgré son absence, de croître. Il avait raison puisque soixante ans plus tard, je récolte ses fruits.

Sophia Petite-fille de harkis

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