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Il est devenu harki ( Par Ben.)

Ben

Désormais, il vivait seul.

Après la mort de ma mère, tous les soirs , j'allais retrouver mon père.

J'entrais , je lui baisais la tête  par déférence et après les salutations d'usages , m'installais dans un coin  près de la grande table.

Il était là, allongé sur le divan, les yeux fixant le plafond.. Du coin de l'œil ,je l'observais  essayant de deviner ses pensées .

Je me doutais  qu'il  ressassait son existence . De temps en temps il vidait son corps d' une expiration de lassitude et  je ressentais en lui le dégout de la vie mais il  fallait qu'il réapprenne à vivre.

Tous les soirs, le même rituel., jusqu'à ce soir où en entrant, je le trouvais pour la première fois attablé en train de boire un café . Je m'assis en face de lui et pour briser le silence, m'aventurai à lui poser des questions sur sa vie et celle de notre famille. Au bout d'une demi-heure de discussion, j'osai lui couper la parole, cherchant et fixant son regard , lui dit alors, sans bafouiller:
"Papa, pourquoi es-tu devenu harki ?"
Surpris, il baissa sa tête, et au bout d'un long temps de réflexion, la releva :
"Pourquoi veux-tu savoir ? C'est du passé, tout cela est fini!" "Mais, papa, c'est important que je sache."
   

Et, finalement il se mit à me raconter ce jour de 1959 où sa vie avait basculé " un soir, en sortant de la ferme où nous vivions, j'allais fermer le portail et tout en cherchant les clés dans ma poche, j'ai senti une arme dans mon dos . Une voix me dit:
"ne bouge plus !" Je levai les mains en l'air, et me retournai pour découvrir face à moi quatre soldats Français, arme à la main . L'un d'eux me fouilla de bas en haut pendant qu'un autre s'approchait. Il m'insulta en me traitant de " sale bougnoul "
   

Ils décidèrent de m'embarquer à l'arrière d'un camion, où étaient déjà entassés d'autres Algériens

Quelques centaines de mètres plus loin, à un carrefour , d'autres militaires , d'autres arrestations , j'ai compris que c'était une rafle .

Dans ce camion, qui m'emmenait, j'étais inquiet , je pensais à vous , à ta mère. L'angoisse et la peur m'oppressaient dans le silence de la nuit

Avec le groupe d' Algériens , nous nous regardions sans un mot , nous craignions plus l'humiliation que la mort.

Arrivés au commandement, une maison imposante, grisâtre, sans fenêtres : justes deux petites ouvertures protégées par des barreaux en fer forgé , ils nous conduisirent en file indienne pour regagner une grande salle où il faisait froid .
La nuit, cette atmosphère d'angoisse me tenait éveillée
Mon voisin ne dormait pas non plus , il était jeune et me parlait de sa vie
Près de la pièce, il y avait un bureau et on entendait une voix dont je n'arrivais pas toujours à saisir les propos.
Vers 6 H du matin, j'ai été désigné avec deux autres de mes compagnons pour laver les chemises et les pantalons des soldats
Une heure après, j'étais convoqué au bureau.
   

A peine installé sur la chaise , le soldat prétendit que j'étais un fellagha et que j'avais menacé d'une arme ses soldats , je répondis que j'avais rien à voir avec la guerre d'Algérie , que j'étais un fermier et que je ne possédais aucune arme

Un Algérien en civil est entré ,  je le connaissais , il a chuchoté  des mots inaudibles à l'oreille  du militaire dont le regard s'est radouci et ensuite il insista auprès du soldat  pour me relâcher

 Le soldat me dit que dans une heure , je serais chez moi et ils finirent par me libérer.

En partant, l'homme me prit par le bras et me dit:
"attention, prends garde à toi, ils vont venir te rendre visite "
À ma sortie, je me sentais soulagé mais toujours profondément angoissé. je ne comprenais pas cet avertissement .
   

Ensuite j'ai regagné la ferme où ta mère n'avait pas fermé l'œil de toute la nuit
Une semaine après, l'Algérien en civil , où entre-temps j'avais appris qu'il travaillait pour l'armée Française comme informateur est venue me voir, il voulait me convaincre de devenir harkis, j'ai refusé.
   

Un mois après , les militaires sont revenus., à nouveau ils m'embarquèrent au commandement.

Ils m'ont gardé trois jours . 

Un climat de peur  peu à peu avait envahi la maison

J'avais compris qu'ils ne me lâcheraient plus et je commençais à être oppressé en permanence...

    À  force de cogiter, un matin, désemparé , j'ai pris la décision de trancher et  de m'engager en tant qu'harki à la SAS

    À la fin de la guerre , des responsables du FLN de la ville sont venus me voir, et m'ont assuré que je pouvais rester en Algérie sans aucune crainte pour moi et ma famille .

Il y avait des règlements de comptes violents un peu partout , je craignais pour moi et pour notre famille, dans le doute, j'ai choisi rapidement et subitement  d'aller en France.      

L'Algérie je me souviens , ce garçon au sac de blé , ce départ précipité, ensuite les camps de harkis.

Un soir, durant mon service militaire, j'étais entré dans la salle où je regardais la télévision, je me souviens m'être installé discrètement au fond de la salle dans l'obscurité pour regarder un film sur la guerre d'Algérie " Les Centurions " avec Alain Delon et Anthony Quinn, la salle était bondée, au bout d'un moment dès qu'il s'agissait de combat , j'entendais des expressions racistes " sale bougnoul " " melon " " crève le cet Arabe ", je serrais les poings, ces images de gourbi étaient celles de mon pays, ces hommes en burnous pieds nus qui couraient les mains sur la tête, ces Arabes qu'on exécutait lâchement étaient mes frères.

À la fin du film quand la lumière est revenu, je suis resté debout au fond de la salle et j'observais les regards, j'ai vu la gêne, j'ai vu la lâcheté dans les visages qui se baissaient, j'ai vu la bassesse, je me suis surpris à rester calme, cette nuit-là je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit.
J'avais compris .
   

Je me suis toujours demandé de quelles couleurs était mon drapeau pour finalement épouser les deux , 100 % Algériens 100 % Français.

J'avais un véritable besoin de savoir , de connaitre,  pourquoi mon père est devenu un harki ?  à présent ,  je sais ,  j'ai le sentiment que tout s'ordonne , tout se range avec cette envie , ce besoin d'écrire , de tout écrire , de dire  pour oublier le rejet , le mépris, l'insulte .  

Je ne suis pas un spécialiste des mots , un spécialiste de la littérature,  j'ai toujours confondu le vocabulaire , le passé , le présent , le futur ,  l'imparfait du subjonctif mais j'ai été touché de manière viscérale par la force des mots, la grâce de l'écriture pour m'aider à  mieux comprendre .

La vie aurait pu me broyer comme une telle face à la bêtise, à l'ignorance, à l'intolérance, au mépris, à la sévérité des humains, face au drame qu'on vécut les harkis mais au contraire elle m'a permis d'être indulgent, ouvert, humain, sensible aux drames de l'humanité, à l'exil, à chaque fois que l'on insulte, méprise un ROM, un immigré, une femme, un homosexuel, un Juif, un musulman, un chrétien, un noir, l'impression qu'ils sont les mêmes, ceux qui m'ont insulté pour la simple raison que mon père était devenu un harki .

Article Source: par Ben  03-10-2014    

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  l'Association Départementale Harkis Dordogne Veuves et Orphelins , et le site http://www.harkisdordogne.com/ Périgueux

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