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Reconnaissance de la souffrance des harkis : « C’est un texte de loi qui divise la communauté »

Un projet de loi étudié jeudi par les députés vise à réparer les préjudices des harkis rentrés en France dans des conditions indignes après la guerre d’Algérie. Mais ce dispositif exclut d’autres combattants rentrés en France sans passer par ces camps ainsi que ceux restés sur place. Jeannette Bougrab, fille de harki et ancienne secrétaire d’État à la Jeunesse, tance un texte qui divise la communauté.

L'ancienne secrétaire d'État à la jeunesse Jeannette Bougrab est fille de harki. Photo Bertrand GUAY/AFP

Emmanuel Macron promettait le 20 septembre dernier de «franchir un nouveau pas» vers la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans les souffrances des harkis. Quelque 200 000 d’entre eux ont combattu aux côtés de l'armée française durant la guerre d'Algérie (1954-1962). La traduction législative de ce discours arrive ce jeudi à l’Assemblée nationale. Le projet de loi porte des mesures à la fois symboliques et concrètes.

Il vise notamment à réparer les préjudices subis par les harkis rentrés en France dans des conditions indignes au lendemain de la signature des accords d’Évian, le 18 mars 1962. Cela signifie aussi qu’il exclut de ce dispositif tous les combattants supplétifs français rentrés sans passer par ces camps ou restés sur place. Jeannette Bougrab, fille de harki, juriste et ancienne secrétaire d’État à la Jeunesse sous Nicolas Sarkozy, exprime sa déception quant à ce projet de loi et et revient sur la fracture encore ouverte entre les harkis et l’Algérie.

Que pensez-vous de ce texte, qui ne concerne donc pas tous les harkis ?

Il y a en effet une sorte de raccourci qui est fait. En réalité, la loi ne vient réparer que la situation de ceux qui sont passés par des camps pour venir en France. C'est-à-dire les personnes qui ont subi un préjudice particulier, en allant dans ces camps - qui étaient des camps de concentration -, comme ceux de Rivesaltes, de Bias...  Ce texte est important pour beaucoup de familles qui sont passées par ces camps, mais le problème c'est que c'est un texte qui divise la communauté.

Car plus de la moitié des Harkis ne sont pas passés par ces camps pour venir en France. Cette loi est donc très circonscrite en termes de réparations. Certains n'auront aucun euro d'indemnisation. Et ceux qui sont restés sur place, en Algérie, qui ont été privés d'un certain nombre de droits élémentaires, non plus. D'autant que le dommage moral n'est pas réparé. Je conçois que, parfois, il faille faire l'unanimité. Mais ce texte n'est pas satisfaisant, loin de là. Ça montre que c'est une petite loi qui va permettre à des gens modestes d'avoir un petit pécule, qui ne représente rien de la souffrance et de leurs conditions de vie.

Pourquoi faire passer ce texte maintenant ?

C'est toujours à la veille d'une élection présidentielle. Ce qui est d'ailleurs assez dérangeant, parce que celui qui a fait beaucoup pour les harkis, c'est Jacques Chirac. Je pense qu'on ne lui a pas suffisamment rendu hommage. Il y avait déjà eu deux lois de réparation en 1994 et 2005.

C’est lui qui a instauré une journée d’hommage national (le 25 septembre, par un décret du 31 mars 2003, ndlr). Mais ce texte est terrible, aussi, parce qu'en réalité, il y a actuellement des contentieux portés devant les juridictions administratives, notamment un devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Ce texte permet donc au gouvernement d'éteindre tous ces contentieux. Sa dimension est donc aussi très utilitariste.

Vous évoquiez les harkis restés sur place, que leur est-il arrivé après la signature des accords d'Évian ?

Ils ont été massacrés, égorgés, émasculés, ébouillantés... Des femmes ont été violées, des enfants sont morts de faim... Quand on va déposer des gerbes au mois de mars sur les monuments aux morts ça me fait mal au cœur parce que le début du massacre des harkis, c'est au lendemain des accords d'Évian. En plus, ils ont été désarmés par l'armée française. Certains ont survécu après avoir été enfermés et torturés dans des geôles algériennes pendant des années, puis ont réussi par miracle à arriver en France en 1967 ou 1968.

Pourquoi la France n'a-t-elle pas immédiatement organisé le rapatriement de ces harkis ?

Il y avait deux choses : d'une part il y avait l'idée que ces Français - puisqu'ils étaient encore Français - d'origine algérienne n'était pas intégrables. Le général De Gaulle avait cette idée. Dans les mémoires d'Alain Peyrefitte, celui-ci raconte le tour de table d’un conseil des ministres avec une sorte de blanc au moment d’aborder le sujet, parce que l'on sait qu'il y a des massacres. Mais on disait "ils ne sont pas intégrables".

La deuxième chose, c'était l'idée qu'ils pouvaient être le bras armé de l'OAS (Organisation de l’armée secrète, ndlr). C'était notamment les deux arguments de Pierre Messmer (ministre des Armées de 1960 à 1969, ndlr) pour justifier cela. C'est honteux, c'est criminel.

Aujourd'hui, comment vivent les harkis ou leurs descendants ?

C'est des vies de paria. Ils sont injuriés, stigmatisés au quotidien, considérés comme des traîtres. Il y a des discriminations institutionnelles. Ils cachent qu'ils ont un père, une mère harki. Mes parents sont morts, mon père en février dernier, ils n'ont jamais pu retourner en Algérie. On avait aucune perspective de retour et, si on revenait, on savait qu'on pouvait se faire assassiner. Mais même mort, ils n'ont pas pu être enterrés en Algérie. Nos parents ne sont plus là et on continue d'utiliser le mot harki comme une injure. Il y aurait dû y avoir un volet pénal dans ce texte.

Je n'ai moi-même été que deux fois en Algérie. Une fois avec Jacques Chirac qui m'a emmené dans sa délégation pour négocier un traité d'amitié qui n'a pas abouti. La deuxième fois c'était quand j'étais invitée officiellement en tant que ministre. Depuis, je n'y suis pas retournée. J'ai demandé une fois un visa, on me l'a refusé.

Comment évaluez-vous le mandat d'Emmanuel Macron sur cette - délicate - question algérienne ?

Le gouvernement n'a eu de cesse d'aller dans le sens de l'histoire officielle algérienne et de stigmatiser à outrance ceux qui avaient choisi le camp de la France. C'était, pendant sa campagne présidentielle les "crimes contre l'humanité" commis par la France en Algérie. C'était Maurice Audin (mathématicien français, partisan de l'indépendance algérienne et assassiné par l'armée française, ndlr). C'était cet avocat algérien qui a été assassiné par les forces françaises en 1957 (Ali Boumendjel, torturé et assassiné pendant la bataille d'Alger, ndlr).

1957 c'est l'année où mon grand-père a été assassiné par le Front de libération nationale (FLN, principal mouvement indépendantistes, ndlr). Les victimes du FLN, personne ne s'en offusque. En réalité au moment du combat pour l'indépendance tout était justifiable, même le pire. Je ne parlerai pas de cela à mes enfants. Nos parents nous ont transmis beaucoup de choses, beaucoup d'amour mais aussi cette souffrance.

18/11/2021

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D
Bonsoir à toutes et à tous,
Honnêtement , peut-on parler d'un projet de loi qui se voulais parfaire la réparation ? pensez vous que deux mille euros pour solde de tout compte soit sérieux ? A titre personnel je n'accepte pas cette aumône.
Ce projet de loi est un véritable remake de "prends dix mille balles et casse toi" . Jusqu'à quand allons nous subir toutes ces humiliations ?
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H
Ce que dit Jeannette Bougrad est juste

Bonjour,
Je souhaite que vous puissiez publier mon article. J'attendais tout simplement qu'il y est pour juste mesure une personne qui a ma sensibilisation face au drame des Anciens Combattants Algériens ayant combattu auprès de la France et qui a versé son sang. La Loi sur la reconnaissance et la réparation aux harkis et à leurs familles n'est pas juste qu'elle ne répare le préjudice subi par toutes ces familles qui sont restées là-bas, qui se sont fait massacrés par les deux camps français et algériens.

Peu importe, puisque que cela il sera très difficile de le démontrer. Il faudrait que la France et son gouvernement essaye de prendre en considération toutes les revendications. Je fais partie de ces personnes qui ont eu un père qui a combattu auprès de la France pendant plus de 30 ans.

Nommé Caporal et ensuite sergent-chef, mon croyait qui était honoré par l'Armée Française parce qu'il avait combattu auprès de ce pays qu'il aimait tant (décédé depuis 1977). Il ne sait jamais plaint et a été décoré certes, mais aux accords d'Evian, il était fier d'être Français et ensuite, on lui a dit non, tu n'étais pas français et ta reconnaissance de Sergent-Chef Français est à démontrée. Il s'est beaucoup battu de son vivant, mais à la fin de sa vie, il avait décidé, de mettre fin à cette mascarade de reconnaissance.

Nous, ces enfants, aujourd'hui, avons pris la relève de cette non reconnaissance de notre père qui a donné 30 ans de sa vie dans l'Armée, Guerre d'Indochine, d'Algérie, Malade à la fin de la guerre, sa réformé a été reconnue de moitié. Il avait fini de se battre contre toute cette bureaucratie qui vous refoule et qui continue à refouler ses enfants. Nous enfants de militaire, oui militaire, je n'aime pas le mot Harki, car il a eu un passé douloureux et il est défini par l'Algérie de traitre à la nation.

Mon père n'était pas traitre. L'Algérie était soi-disant Française et il s'est battu pour la France. Pour son drapeau, pour son égalité, fraternité, et liberté.
Ce que je souhaite aujourd'hui, c'est que Messieurs et Mesdames les ministres revoient leurs copies. Il faut que cette Loi soit étendue pour tous les militaires Algériens qui ont combattu auprès de la France et sans exception. Pour ma part, mon père a été menacé par les Algériens, mon père s'est caché pendant plus de deux ans pour venir en France en 1964, seul, dépourvu de toute aide humaine de la France. Il s'est débrouillé seul pour trouver un logement dans une cabane où il n'y avait aucun confort, ni douche, ni lavabo, ni WC.

C'est dans ces conditions déplorables qui nous a fait venir en France grâce à la famille et à des amis restés fidèles à mon père en 1965. Nous sommes arrivés en France, je me souviens en plein hiver avec des sandalettes. Ma mère était dans un état de souffrance psychique effroyable avec ces 6 petites marmots.

Nous avons vécu dans ce bidonville à Persan Beaumont dans le Val d'oise, qui a été rasé depuis, oui rasé car c'était une honte pour la France de nous avoir parquer là dans ce bidonville où il n'y avait pas de chauffage. J'avais 6 ans, mais je me souviens de cette fuite vers la liberté soi-disant. Mon père a subi la torture par les Algériens et n'a pas été secouru par la France en 1962. Après l'euphorie de la fête de l'indépendance venait les règlements de compte.

Je vous demande à vous qui représenter nos familles pour cette Loi, défendez-nous aussi car nous sommes là, encore à nous battre pour notre père, pour notre mère et pour toute notre famille.
Il est important de continuer cette lutte, oui cette lutte, parce que s'en ai une. Depuis 1962, nos pères, nos mères se sont battues pour cette cause injuste, maintenant c'est les enfants. Ne laissons pas cet héritage à nos propres enfants, ils n'ont pas besoin de cela. Dites au gouvernement de Mr MACRON qu'il doit étendre et poursuivre en urgence ces mots - PARDON - JUSTE et RECONNAISSANCE pour tous.

Mme HAMROUNE Rachida
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Z
Bonjour Madame Bougrab,
Votre écrit est remarquable de justesse!!!
Hélas, c'est une fois plus une mascarade à des fins électolaristes.
Les politiciens, toutes tendances confondues se moquent totalement de notre sort!!!
Comptablement, ils ne sont animés que par le nombre d'électeurs acquis à leurs causes.
Malheureusement, je crains que nous soyons que cette variable d'ajustement!!!
Dans le pays des droits de l'homme, faut il encore le rappeler???
Quelle honte!!!
À toute ma famille qui a toujours crû à la FRANCE🇫🇷 des Lumières, du Savoir et de la Justice...
La prison sans les mûrs.
La liberté n'est jamais un dû, mais toujours une conquête, avec du sang qui coule et ne sèche jamais!!!
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