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Harkis : « On a mis des familles dans un camp de prisonniers »

Dans le Gard, un camp militaire a accueilli des milliers de harkis et leurs enfants dans des conditions sommaires, dans les années 60 et 70. Les anciens du camp sont partagés après l’annonce d’un projet de loi de « réparation » et de « reconnaissance » par le président Macron.

Photo d’archive du camp. | AF

« Quand j’ai entendu le président de la République nous demander pardon, j’ai pleuré. » Au milieu des vignes, dans le Gard rhodanien, à Saint-Laurent-des-Arbres, près de Bagnols-sur-Cèz, Ali Laidaoui, 79 ans, s’appuie sur une béquille. Au loin, la silhouette du mont Ventoux. Sous un soleil d’automne, un petit groupe de quinquagénaires et quelques personnes plus âgées déambulent. Tous sont membres d’une association de harkis et d’enfants de harkis, l’Aracan, et anciens résidents du camp de Saint-Maurice-L’Ardoise.

Le 20 septembre, le président de la République Emmanuel Macron a demandé « pardon » aux « combattants abandonnés, à leurs familles qui ont subi les camps, la prison, le déni », et annoncé un projet de loi de « reconnaissance » et de « réparation ».

60 000 à 80 000 harkis massacrés, 90 000 évacués

Une parole qu’Ali attendait depuis près de 60 ans. En 1962, il est un harki, l’un de ces 150 000 Français musulmans recrutés comme supplétifs par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, le gouvernement français ordonne à l’armée de désarmer et renvoyer les harkis. 60 000 à 80 000 seront massacrés, selon l’estimation la plus couramment admise par les historiens. Un rapport sur les harkis, publié en 2018 par le préfet Dominique Ceaux, à la demande de la secrétaire d’Etat chargée de la Mémoire et des Anciens combattants, Geneviève Darrieussecq, estime à 90 000 personnes le nombre de personnes évacuées en France en 1962 et 1963.

Démobilisé, le jeune Ali reçoit 250 Francs, rend son arme, et se retrouve livré à lui-même. « J’ai été capturé, torturé, et condamné à des travaux forcés. » Au bout de 120 jours, le jeune homme parvient à s’enfuir et à se cacher chez des proches. En mai 1963, il est enfin évacué vers la France avec dix membres de sa famille et de sa belle-famille, quatre adultes et six enfants. L’arrivée en France est rude. « Je ne parlais pas un mot de français. »

Les harkis et fils de harkis de l’association Aracan organisent une marche blanche le 14 juillet 2021 du camp vers le cimetière.  OUEST-FRANCE

Un lieu clôturé, administré par des militaires

Après un passage par un premier camp, à Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, la famille est transférée à Saint-Maurice-L’Ardoise. Elle y restera plusieurs mois, dans un baraquement en dur. Onze personnes « dans des grandes pièces, sans intimité », avec des toilettes et des douches communes à l’extérieur. Un lieu clôturé, administré par des militaires, et coupé des villages alentour, éloignés de plusieurs kilomètres. Des milliers de personnes vont transiter. Des hommes valides et leurs familles, puis des blessés, des infirmes, des veuves et des personnes âgées. Les uns pour quelques mois. D’autres pendant plus de dix ans. Le camp a compté jusqu’à sept « villages », où les familles étaient regroupées par « ethnies » par l’administration, selon le sociologue Tom Charbit.

Le camp, fermé en 1976 après une révolte des jeunes, est toujours un terrain militaire, où crapahutent aujourd’hui les hommes du 1er régiment étranger de génie de Laudun. Des baraquements, rasés, ne restent que des fondations, sous les arbres, émaillées d’herbes folles. À l’orée du camp, un monument commémoratif, élevé en 2001 à l’initiative du président Chirac, rend « honneur aux harkis », ces « combattants morts pour la France ».

Photo d’archive du camp. | AF

« On était entourés de barbelés »

Il y a cinquante-cinq ans, l’entrée du site avait un tout autre aspect : « On était entourés de barbelés, de miradors. On vivait comme une caserne, avec un capitaine pour administrer le camp », se souvient Lounis Guemrirene, arrivé à Saint-Maurice en 1964 à l’âge de 10 ans, avec ses parents et ses frères et sœurs. Les résidents « pouvaient sortir facilement », dit-il. Mais, raconte son grand frère Rachid, « le portail était fermé après 22 h, et il fallait éteindre les lumières ».

Une petite société en vase clos, avec son infirmerie, son administration militaire, sa propre école. « Quand je suis sorti à 14 ans pour aller dans un collège d’enseignement technique à Uzès, je ne savais pas parler français », déplore Lounis. Rachid raconte « l’humiliation » de vivre dans ces baraquements sommaires, hors du monde, où « les filles sortent chaque matin le pot de chambre », et « où on n’ose pas inviter un ami du village voisin ». Les Guemrirene seront l’une des trois dernières familles à quitter les lieux, après la révolte de 1975. Réparer ? « Macron peut donner ce qu’il veut, balaie Rachid. Ça ne changera pas ma vie. »

Un cimetière oublié

« On a fait vivre des familles, des personnes civiles, dans un camp de prisonniers », dénonce Nadia Ghouafria, dont les parents ont séjourné à Saint-Maurice. Cette Nîmoise de 50 ans, membre du bureau de l’Aracan, s’est investie depuis plusieurs années dans des recherches sur le camp, qui a profondément marqué son histoire familiale.

Jusqu’à faire une découverte étonnante dans les archives départementales : celle d’un cimetière oublié, à un kilomètre du camp, où ont été enterrés des enfants en bas âge. « J’ai trouvé un registre avec les noms de 70 personnes décédées, entre 1962 et 1964, dont 60 enfants et 10 adultes. »

31 personnes, en majorité des jeunes enfants, des nourrissons et des enfants mort-nés, mais aussi des adultes, ont été enterrées dans une clairière, à un kilomètre du camp de Saint-Maurice. Un rapport de gendarmerie de la fin des années 1970 précise que 22 sépultures s’y trouvent encore, à l’abandon et envahies par les ronces. « On ne comprend pas pourquoi on ne les a pas enterrés dans les cimetières des villages alentour. Soi-disant par manque de place… » Les auteurs du rapport conseillent, à l’époque, « de ne pas trop ébruiter l’affaire ». Quarante-deux ans plus tard, le terrain, en bordure d’une vigne, a commencé à être défriché. Les membres de l’association ont déposé des dizaines de peluches, en hommage à ces enfants oubliés. Une tombe de fortune, orientée selon le rite musulman, se dessine entre deux chênes. « On nous a dit que la Drac allait bientôt mener des fouilles. »

Nadia Ghouafria a découvert dans les archives ce cimetière oublié, à un kilomètre du camp de Saint-Maurice-L’Ardoise. | OUEST-FRANCE

Rachid L., un quinquagénaire né dans le camp, aujourd’hui fonctionnaire à Nîmes, n’a découvert que récemment la vérité sur son grand frère Saïd, mort à l’âge de trois mois en 1962, et inhumé sommairement dans ce cimetière « provisoire ». « Il y avait une épidémie de rougeole dans le camp, et il en est décédé. Les militaires ont accompagné mon père en jeep jusqu’au cimetière, ils l’ont enterré en sa présence, sans cérémonie, puis ils sont repartis. Quand ma mère a voulu se recueillir sur sa tombe six mois plus tard, on lui a dit qu’il n’y avait plus rien. » Rachid se bat depuis pour faire reconnaître le préjudice de sa famille : celui des années de camp, et de cette sépulture indigne.

« Qui sera indemnisé ? Et pour quel montant ? »

Le pardon demandé par Macron ? « C’est la première fois qu’un président parle de reconnaissance et de réparation, c’est vrai. Mais nous sommes à la veille des élections… Qui sera indemnisé, et pour quel montant ? Va-t-on indemniser seulement ceux qui ont vécu dans les camps, en fonction de la durée qu’ils y ont passée ? Et selon quels barèmes ? L’argent ne réglera pas tout. Mais c’est important de reconnaître ce que nous avons subi. »

« On ne réparera pas l’irréparable », reconnaît la députée LREM du Gard Françoise Dumas. L’élue préside la commission de la défense à l’Assemblée nationale, qui examine actuellement le projet de loi du gouvernement sur les harkis, et auditionne associations, responsables et historiens.

Adopté le 3 novembre par le conseil des ministres, le texte sera débattu jeudi 18 par l’Assemblée nationale. « Ce projet de loi est le fruit de quatre ans d’action et de concertation, précise la députée. Il repose sur deux piliers : la reconnaissance et la réparation. La reconnaissance, c’est d’aller au bout du pardon de l’État français, qui a failli vis-à-vis de ces anciens combattants et de leurs familles. Il a commis une faute en restreignant les droits et les libertés essentielles de citoyens français. »

La réparation passera par la mise en place d’une commission d’évaluation, qui « permettra de mesurer, pour chacun d’entre eux, la question de l’indemnisation, avec une part financière, mémorielle, d’accompagnement personnel et social ». Seront concernés les harkis eux-mêmes, mais aussi « leurs conjoints et leurs enfants ». Le fonds d’indemnisation a été doté, pour commencer, de 50 millions d’euros. Au camp de Saint-Maurice, la communauté d’agglomération du Gard rhodanien veut créer un mémorial, comme celui du camp de Rivesaltes. Pour ne pas oublier.

16/11/2021

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Z
Bonjour à tous,
Tout est dans le rapport de force!!!!
Tous unis, tous égaux, la souffrance de tout les opprimés doit être prise en compte et traitée égalitairement.
Nous sommes les dégâts collatéraux de cette guerre.
Tout les pouvoirs publics sont complices de cette mascarade.
Halte à la récupération !!!
L'heure est à la réparation, le rétablissement de la vérité historique, un travail mémoriel afin de nous mettre à notre juste place dans cette histoire de FRANCE ????????.
C'est une question de dignité.
Halte aux mensonges d'État et au rafistolage de circonstance.
La lumière doit être faite sur ces atrocités de la République !!!
Le pays doit affronter ces demons, cela contribuera à nous apaiser, le reste n'est que futilité.
Je m'incline avec respect, devant toutes les personnes qui ont donné leurs vie, croyant œuvrer pour la liberté !!!
À mes aieux, mes parents, mes soeurs, mon frère, mes enfants, neveux et nièces...
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