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Décembre 1968, les harkis de Bias (47) "Oubliés par l'histoire et résignés"

-  Les archives de Sud-Ouest -

A Bias (Lot-et-Garonne) :

Décembre 1968

1200 d'entre eux apprennent à vivre sans djellaba... et sans fêtes

La cité des harkis à Bias photo aérienne Ray-Delvert

Commune de Bias, 1500 habitants essentiellement ruraux, à 7 kilomètres de Villeneuve-sur-Lot : depuis que le bourg s'est enrichi d'un millier d'anciens harkis dont le visage labouré d'autant de blessures que de rides semble inspirer encore quelque défiance, le bal du 15 août se dépeuple, les loteries redoutent que le hasard déchaîne quelque sourde colère et les jeunes filles se méfient. La fête se meurt, la fête est morte... Crainte instinctive et irraisonnée de l'Arabe avouent froidement les uns. Tradition de toute manière désuète reconnaissent les autres. Et puis, comme le dit un vieux bonhomme rencontré au détour du chemin qui mène au « camp » ! « Ben, ils sont là, hein ? On nous a pas demandé notre avis... Alors, faut bien s'y faire... »

Il y a six ans

Ils sont là depuis six ans. Au mois de janvier 1963, douze cent quarante harkis débarquèrent dans le camp alors abandonné, composé de mauvaises baraques plantées ou milieu d'une nature maussade. Compagnons civils mais en ormes de l'armée régulière française, ils ont continué à marcher derrière leur unité, avec bagages, femmes, enfants, croix de guerre, galons de caporal-chef.

J'ai vu à Bias Mohammed Touabi, 59 ans, kabyle, ancien combattant 1939-1940, ancien conseiller municipal. Il a été arrêté en novembre 1962, s'est évadé en décembre 1967. C'est un homme sec et droit, bien taillé dans son complet européen. Il s'anime au souvenir de la prison de Maison-Carrée : « Quarante-cinq jours de cellule et puis après, il (allait travailler de 4 heures du matin à 7 heures du soir, dur, lourd... »

Mohammed Touabi, qui a laissé là-bas un fils marié et vient tout juste de réussir à faire rapatrier le second, a payé comme bien d'autres son attachement à une cause qui n'était plus la bonne. Tout ceux qui sont à Bias sont ainsi créanciers de la France : blessés ou mutilés à son service, invalides ou veuves, ils représentent le dernier carré des harkis que l'on peut rééduquer et réinsérer. Ils vivent donc entre eux, avec leur école, leur foyer, leur cimetière particulier. Les djellabas sont devenues rares pourtant, les vieilles capotes kaki n'ont plus de couleur et la rue principale s'appelle le boulevard des Capucines...

Une ville et ses traditions

Les vieux habitants de Bias se souviennent qu'avant la guerre, les baraquements servirent de réserve à blé. On y stocka 30 000 quintaux.

Le silo est devenu une ville. Propre, il faut le dire, presque coquette avec ses petites pelouses et ses maisons bien alignées dont les femmes aux foulards multicolores, le visage marqué parfois de quelques souvenirs colorés, balaient le seuil. Il y a cinq ans, la plupart étaient sinon voilées du moins à peine visibles sous des robes interminables et de multiples turbans. Aujourd'hui, il n'est pas rare de rencontrer une jeune fille en jupe courte et d'un tissu écossais bon teint. Mais l'évolution est timide et la pénétration du milieu environnant très faible et très lente. Ce ne sont pas toujours des musulmans très pieux. Ils n'ont pas de mosquée et nul n'en a demandé. Mais ils observent les traditions de leur race, de leur clan, du moins les anciens qui, comme Saïd Rofa, demeurent maîtres absolus de leur famille. Pour le vieux « caïd » Rofa (64 ans, dix enfants dont le dernier a un an) l'autorité est simplement restreinte à un territoire qui comprend quatre pièces bien chauffées et bien tenues.

Ce logement est offert, mais chacun y vit en subvenant à ses besoins à l'aide des pensions de guerre ou civiles (les ministères s'entrecroisent et se chevauchent dons les secours aux vieux, aux veuves, etc.) et des allocations familiales qui, dans une communauté composée de cinquante pour cent d'enfants représentent une ressource appréciable. L'administration qui a amélioré leurs conditions de vie s'emploie à régulariser leur vie légale d'éternels nomades. Un dispensaire veille sur l'état sanitaire du camp qui est bon. Douze classes préparent avec les jeunes l'espoir d'une réinsertion que les anciens pourront difficilement connaître.

le vieux caïd Saïd Rafa.

« J'y suis, j'y reste ! »

M. Bouchet, directeur du camp, a pourtant noté des détails encourageants. A la saison de la conserve, on se bouscule à la porte du camp pour embaucher une main d'œuvre essentiellement féminine qui parait très appréciée. Un harki siège au Conseil municipal de Bias et les médaillés militaires de Villeneuve-sur-Lot ne manquent jamais d'inviter leurs frères d'armes à leurs manifestations. A l'opposé, M. Labessan, le maire, a constaté que les harkis ne sont pas associés, par exemple, au 11 novembre. Le Conseil municipal leur a attribué un cimetière distinct. A cause des coutumes religieuses.

Sur les deux cafés du village rachetés par des rapatriés, l'un a fait faillite, l'autre n'est fréquenté que par des Nord-Africains. Il a fallu le fermer quinze jours à la suite d'une bagarre.

Privée de lieu de rendez-vous, la jeunesse de Bias déserte le bourg et les tentatives faites pour créer des terrains de sports communs paraissent jusqu'ici avoir échoué.

Certains ont parlé de racisme. D'autres ont exprimé, en réplique, leur indignation devant des sommes ainsi dépensées.

Les responsables du camp préfèrent évoquer les progrès réalisés depuis ce jour de l'hiver 1963 où une armée de pauvres hères envahit la plaine de Bias.

Un bon nombre parmi les moins handicapés a pu s'installer sur un lopin de terre. Les autres ont retrouvé la vie décente à laquelle tout homme a droit. Et même lorsqu'ils revêtent une djellaba, ils rêvent rarement de leur Algérie ou d'un retour possible. « C'est de Gaulle y m’a mis là. Ça va, j'y reste... », dit le vieux caïd Saïd Rofa.

Louis-Guy Gayan

Jeudi 26 décembre 1968

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R
On comprend pourquoi tout est fait pour effacer ce passé dérangeant mais la mémoire reste encore vive parmi les descendants qui ont connu et vécu cette dramatique histoire d'abandon. Justice !
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G
Bonjour à tous,

Que de tristesse en lisant cet article.

Que de mépris pour nos gouvernants d'avoir ainsi traité ce valeureux soldats et leurs familles. Une honte pour la France, une tache indélébile.

Bein à vous mes amis Harkis et bonnes fêtes de fin d'année.
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B
Bonjour je veux soutient avec vous mais pas de réponse de vôtre part
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